"L'élégance des veuves"
Ed. Babel Acte Sud 1995
QUATRIEME DE COUVERTURE : Au rythme des faire-part de naissance et de mort, voici la chronique de destins féminins dans la société bourgeoise du début du siècle. Fiançailles, mariages, enfantements, décès... le cycle ne s'arrête jamais, car le ventre fécond des femmes sait combler la perte des êtres chers. C'est avec l'élégance du renoncement que l'on transmet içi, de mère en fille, les secrets de chair et de sang, comme si la mort pouvait se dissoudre dans le recommencement.
GENRE : roman
RESUME : Histoire de la descendance de Valentine Bourgeois, mère de huits enfants.. Suivit du récit familial d'Henri, fils de Valentine, et de Mathilde la bru. A la mort de celle-çi, Henri se remarie bientôt avec Gabrielle, veuve de Charles.
En fait l'histoire ne finit pas de ne pas finir, car représente le cycle de la vie, imperméable aux coups du sort, elle trace son bonhomme de chemin sans se détourner d'elle-même.
IMPRESSIONS : Roman pas gai (logique) mais réellement bien écrit. Nous remet en évidence la longue continuité infini qu'est la Vie. Le fait que les mères enfantent autant et le nombre des morts infantiles nous rappelle que ces "faits" remontent au début du siècle, le temps où "Dieu" souhaitâ tous Ses enfants, vivants ou morts, joignant la douleur à l'accouchement, sceau de la rédemption de la faute sexuelle...
PHILOSOPHIE : La vie / la mort, l'existence, Dieu / la Faute, la passion.
EXTRAITS : "Arthur et Julie Bourgeois eurent cinq filles. Deux d'entre elles moururent jeunes. Les trois autres, Hélène, Henriette et Valentine, convolèrent en justes noces. D'elles sont issus dix-huit petits-enfants, quarante-trois descendants à la deuxième génération, cent cinquante-quatre à la troisième, et à ce jour quatre-vingts déjà à la quatrième.
C'était un bourgeonnement incessant et satisfait. Un élan vital (qu'ils avaient canalisé), un instinct pur (dont ils ne voulaient pas en entendre parler), une évidence (que jamais ils ne bousculaient), les poussaient les uns les autres, à rougir, s'épouser, enfanter, mourir. Puis recommencer. Les uns après les autres ils savaient que telle était la meilleure tournure des choses : que le Seigneur bénisse des alliances, que les jeunes ventres enflent dans l'allégresse, et que les anciens bercent des nouveaux-nés propres et emmaillotés. Le grand arbre familial étendait ses branches de plus en plus loin, année après année éparpillant des feuilles, au gré des mariages les enfants quittant les parents, dans l'espace entier. "Dieu ne nous a pas créées pour être inutiles", telle était la devise des femmes de cette famille. Elles se la transmettaient de mère en fille, de même qu'elles se murmuraient l'instant venu - à demi-mot pour ne pas troubler la décence - des secrets de chair, de sang, et d'enfants. Car les épouses étaient toutes accaparées par cette tâche : procréer. Et Dieu qui les guidait, à qui chaque soir elles offraient leur journée, ce Dieu-là se chargeait de bénir leur couche, et de pardonner aux époux la douceur des caresses en soufflant autour d'eux des petits enfants. Ainsi les couples étaient féconds, comme si la terre avait été si belle qu'il fallait enfanter des êtres capables de s'en émerveiller. Ou si cruelle qu'il fallait apprendre à compter, parmi ceux qui naissaient, lesquels survivraient."
"Alors Mathilde se déploya comme une corolle, peu à peu s'enflamma, fut une liane autour du corps d'Henri. Il prit garde à elle comme jamais il ne l'avait fait pour une autre. Il était ébloui, et presque surpris par sa beauté. (Car jamais il ne s'était représenté ce corps, ni même qu'elle en avait un.) Il l'a sentie s'ouvrir sous lui, devenir son amante, son havre, son désir, ses longs bras de jeune fille lisse l'entourant puis se dépliant loin de lui, en un geste alterné d'accueil, de capture et de délassement. Et après ce don, après cette manière douce de se goûter, après celà qu'elle n'avait jamais connu, jamais imaginé, jamais craint, elle s'endormit comme une enfant, elle la jeune fille la moins convenue et la plus éclatante de vitalité. Se disait Henri qui ne parvenait pas à dormir et qui la regardait."
"Il avait dit : Gabrielle, je ne veux pas dire encore je vous aime, mais j'ai la résolution et l'ardeur pour le faire, c'est la seule chose qui compte.
Vous non plus d'ailleurs n'en êtes pas vraiment à l'amour. Car maintenant nous ne sommes que des étrangers l'un à l'autre. Nous apprendrons. Ce n'est pas un paradoxe vous savez. L'amour n'est jamais donné, et si l'on croit cela, il faut s'en détromper. Car lorsque par un heureux hasard il l'est, ce n'est jamais que pendant quelques jours. Quelques jours partagés, quelques contraintes, quelques gênes, qui suffisent à le reprendre pour peu que la volonté ne s'en mêle pas. Gabrielle, j'aurai peut-être une manière de me tenir à table qui vous déplaît, vous n'aimeriez pas la campagne et moi je l'adorerai, vous voudrez dix enfants et moi je n'en voudrai pas, vous honorerez Dieu et moi je n'y croirai pas, mille détails d'importance nous menaceront toujours. Il faudra de la volonté. Je n'en manque pas. Je sais (il avait toussé à ce moment) oui je sais que je suis solitaire et silencieux, vous l'avez déjà remarqué je suppose. Et je suis rêveur, comme peu d'hommes le sont je crois, du moins c'est ce que l'on me dit souvent. Je suis peut-être même ennuyeux (il avait ri en disant cela et elle aussi). Mais je me donne du mal pour ce que j'entreprends, et si je fais une promesse, je ne manque jamais de la tenir. Vous verrez, c'est une chose agréable. Je suis curieux du monde et je voudrais vous le montrer. Je me sens même un grand élan pour cela, mais un élan maladroit, car j'ai envie d'aller vers vous et en même temps je n'ose pas. J'aime ce grand front pâle que vous avez, et votre visage qui ne sourit pas beaucoup (il avait rougi en baissant les yeux). Il me semble déjà les voir se pencher sur moi alors que je serais mourant. C'est à quoi je pense quand je pense à vous. Je pense à toute la vie et à la fin de la vie. Je vous aimerais lorsque vous serez moins jolie et moins fraîche, quand les autres yeux qui vous regardent aujourd'hui auront désertés depuis longtemps, je vous aimerais encore parce que j'aurai décidé, des années auparavant, de le faire. Et vous serez à mon chevet pour me fermer les yeux, ou moi je le ferai pour vous. Nous ignorons tout de ces préséances-là, nous ne pouvons qu'y songer, et j'ai toujours préféré l'idée de partir le premier à celle de devoir pleurer.
Gabrielle voulez-vous être mon épouse et ma vie?"
"Dans son silence Mathilde était présente, sans cesse à son côté. Il aurait voulu poursuivre seul, leurs enfants les parfaire, les apprêter pour les affrontements à venir. Mais il pensait qu'il n'était qu'un homme, privé d'un sein chaud, d'une peau douce, de mains souples et faites pour caresser. Parfois le soir, regardant les petits qui partaient se coucher seuls, pleins de vaillance, il se sentait sec comme un fouet. Alors il la revoyait balançant dans le couloir, poussant les enfants vers leurs chambres d'une manière ferme mais toujours tendre. Maintenant la famille allait à vau-l'eau et il était perdu dans ses songes blancs : le corps de Mathilde apparaissait dans la nuit, il étreignait ce vide, cette morte pâle qui revenait, inoubliable."
